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A propos du pass Navigo à tarif unique

Posted in France, Uncategorized by marcnaimark on 2014/12/11

acces_carte_zones1-6Je suis en débat avec des amis Facebook qui n’apprécient pas, mais pas du tout, ma position relative au titre de transport Navigo qui permet de voyager librement en région parisienne. Voyons s’ils ont raison.

La région Île-de-France est divisée en plusieurs zones concentriques autour de Paris (zone 1), avec la zone 2 correspondant à peu près au territoire desservi par le métro, et des anneaux suivants allant jusqu’aux limites extérieures de la région.

Aujourd’hui on paie en fonction du nombre de zones dans lesquelles on veut voyager. Cela veut dire, par exemple, que l’on paie plus pour voyager dans les zones 1 à 4 que dans les zones 1 à 2 ou dans les zones 3 à 4. C’est un système très imparfait, car ces forfaits supposent que les déplacements sont tous centrés sur Paris, alors qu’il existe de nombreux usagers qui voyagent de banlieue à banlieue. Ce n’est qu’une approximation des flux globaux dans la région, mais sauf à instaurer un système à la londonienne où on paie chaque trajet (avec un plafonnement des dépenses*), il est difficile de faire mieux.

Pourtant, les Verts de la région pensent avoir une meilleure idée, et au cours de la dernière campagne des élections au conseil régional, ils ont imposé une nouvelle politique tarifaire à leurs alliés Socialistes. Le projet vient d’aboutir : un tarif unique pour Navigo sur toute la région, et à un tarif à peine plus élevée que pour la seule zone de Paris, soit 70 euros par mois. Le manque à gagner à compenser pour l’opération du réseau est estimé, sans doute de façon optimiste, à 400 millions d’euros par an. Ce seront les entreprises qui paieront, avec une augmentation sensible à la taxe dite “versement transport” qu’ils paient pour leurs salariés. (On rappelle que la distinction employeur-salarié est peu pertinente, puisqu’il s’agit de toute façon de ressources associées au coût du travail, peu importe la poche dont on les tire.) Dans un contexte où le chômage ne cesse d’augmenter, on juge donc pertinent de punir encore plus le fait d’employer des salariés ou de toucher un salaire. Ce n’est pas nouveau en France.

Les Verts réclamaient cette modification au nom de l’écologie : un tarif unique et fortement subventionné inciterait à utiliser les transports en public. Or, il n’en est rien, et le résultat de cette politique risque d’être au contraire l’augmentation des transports en voiture individuelle, la destruction des terres agricoles et les espaces verts, et la promotion d’un développement du logement peu dense à la place de la densification de l’habitat bien plus propice au développement durable**. Il semble évident que concentrer la population permet un accès aux biens et aux services de toute sorte plus efficace et moins consommateur d’énergie et d’autres ressources que le développement pavillonnaire épars qui sera encouragé par le Navigo à tarif unique et qui mettra encore plus de pression sur les terres agricoles et naturelles de la région. Combien de champs de cresson seront lotis pour remplacer l’immeuble non construit en proche banlieue ?

On me dit que si l’on veut construire, il n’y a que la grande banlieue où on peut le faire. Mais les terrains de grande banlieue sont les seuls espaces libres ou productifs qui restent à la région. En revanche, il y a près de Paris (et parfois dans Paris) de vastes zones bâties, mais avec un habitat peu dense composé de maisons individuelles ou petits immeubles. C’est ici dans les zones déjà desservies par les transports publics ou dans des zones où on peut en construire qu’il faut bâtir, non pas sur nos pauvres champs de cresson.

 

La proposition des Verts visait surtout les voitures. Or, pour ne regarder que l’aspect automobile, en rendant les transports publics moins chers, on incite aux gens de s’installer en grande banlieue. Et là il faut être cohérent : on ne pas pas réclamer cette réforme sans supposer qu’elle aura un effet sur les comportements et les choix des habitants : si la baisse du coût de transport est telle qu’elle incitera les gens à prendre les transports, elle est telle qu’elle encouragera les gens à s’installer plus loin, où ils pourront profiter d’un coût du logement moindre sans subir la contre partie du coût du transport plus élevé qui existe actuellement. Or, il est difficile de vivre en grande banlieue sans voiture aucune. Un couple qui aujourd’hui habite la proche banlieue et qui se débrouille sans voiture pourra grâce à cette mesure “verte” plus facilement s’installer en grande banlieue. L’un des époux utilisera les transports à peu de frais, l’autre utilisera la voiture, car il faut quand même une voiture pour vivre là bas. Certes, il y aura certains couples déjà installés en grande banlieue qui pourront abandonner l’une de leurs deux voitures, mais l’effet global n’est pas évident, et de toute façon est complètement absent de la “réflexion” autour de cette réforme. En revanche, tous les inconvénients de l’habitat pavillonnaire existeront. Un petit exemple : en zone pavillonnaire, le facteur ne distribue pas le courrier à pied ou à vélo, mais en voiture. On pourrait multiplier les exemples des coûts environnementaux de l’habitat peu dense.

 

Mes amis Facebook préfèrent prétendre, contre toute évidence, qu’il s’agit non pas d’une mesure (prétendue) écologique, mais d’un dispositif de justice sociale. Ils focalisent toute leur argumentation là dessus, tentant de me convaincre que les habitants des banlieues ont moins de revenus que les habitants de Paris. Je ne l’ai jamais contesté : globalement les Parisiens sont plus aisés que les banlieusards. Et alors ? C’est pour ça qu’il faut un Navigo à tarif unique ?

Supposons un instant que l’objectif du Navigo à tarif unique était social.

Je répondrai que l’accès aux transports est déjà très subventionné pour tous, et encore plus pour certains. Le nombre de zones est passé de 8 à 5. Les scolaires et étudiants bénéficient de la carte “Imagine R” qui propose une réduction de presque 50%. L’ensemble des transports d’Ile-de-France est accessible aux porteurs de carte Navigo les week-ends, jours fériés, et l’été. Ce dézonage des transports s’applique sur un bon tiers de l’année, sans porter de préjudice à la qualité des transports, car cette politique porte sur les moments où le réseau est sous utilisé. Navigo est gratuit pour les membres de foyers bénéficiant du RSA et aux chômeurs. Les personnes âgées bénéficient d’une réduction avec la carte Améthyste.

Je dirai aussi que l’adresse est une très mauvaise approximation de la capacité à payer ses transports. Que les habitants de Neuilly, St Germain-en-Laye ou Versailles sont le plus souvent plus à même de payer leur transport que ceux du 20ème arrondissement ou St Denis. Que si l’on veut du social, on base la politique non pas sur l’approximation grossière qui est sa zone Navigo, mais sur la situation de la personne. Qu’il est absurde de taxer l’emploi pour récolter 400 millions d’euros pour dépenser cet argent sans distinction sur le véritable besoin des bénéficiaires. Que si l’on veut répondre à l’injustice sociale, il y a de meilleurs moyens qu’une politique aussi grossière que le Navigo à tarif unique (par exemple, on pourrait proposer un chèque transport modulé en fonction des ressources du bénéficiaire). Que si taxer à tout va pour mettre tout au même tarif c’est être “de gauche”, je serais heureux de ne pas l’être, mais que puisque je crois au principe “de chacun selon ses moyens, à chacun selon ses besoins”, je pense être plus de gauche que ceux qui estiment que l’aristocrate de Versailles doit payer le même que l’ouvrier de Belleville, et que la PME de Saint Denis doit payer les transports de l’ingénieur de Neuilly.

 

La Fédération nationale d’associations d’utilisateurs des transports (FNAUT) est tout à fait contre cette mesure. Elle estime que s’il y a des ressources financières pour les transports, il faut les utiliser pour améliorer et étoffer l’offre, non pas pour la subventionner (en fait, la subventionner encore plus, car les transports sont déjà très subventionnés en Ile-de-France). Les usagers des transports en grande banlieue ne contestent pas forcément le prix qu’ils paient : ils déplorent payer autant pour un service médiocre. Ces 400 millions d’euros pourraient être beaucoup plus utiles à améliorer ce service plutôt que de taxer l’emploi pour subventionner les voyageurs souvent aisés. J’estime qu’une véritable politique de gauche encouragerait l’emploi, et utiliserait les ressources financières limitées au profit de ceux qui en ont besoin du fait de leur véritable situation et non pas en fonction de leur éloignement de Notre Dame de Paris.

 

 

On me lance de gros mots. Je serais “de droite” ou “libéral” car j’estime que l’argent public doit aider les gens qui n’en ont besoin plutôt que de vouloir que l’ouvrier d’une PME francilienne paie les virées parisiennes d’une bourgeoise versaillaise. Je pense qu’il y a hélas des gens qui confondent démagogie et progrès, qui prennent la moindre fausse bonne idée comme un gage de leur gauchitude.

 

Le Navigo à tarif unique est une catastrophe pour les transports publics. S’il atteint son objectif d’inciter à l’utilisation des transports publics, les trains bondés le seront encore plus, les bus encore plus entassés, les services déjà médiocres encore moins performants. Vous aurez gagné vos palmes gauchistes, en pourrissant la vie de millions de Franciliens. Bravo.


 *Les transports à Londres coûtent bien plus qu’à Paris, et c’est une mauvaise chose. Mais on peut apprécier le système Oyster de Londres, l’équivalent à Navigo. On paie chaque trajet, en fonction de la distance, et aussi de l’heure, pour encourager l’utilisation du réseau en dehors des heures de pointe. Mais ces dépenses sont plafonnées au montant du forfait qui correspond à l’utilisation faite. C’est un dispositif beaucoup plus fin, et finalement plus juste et plus incitatif que la carte Navigo actuelle ou à venir.
**On m’a demandé si je prône du coup les tours. Ceux qui me suivent savent que la réponse évidente est non. Les tours à Paris comme le Navigo à tarif unique c’est la démagogie qui remplace la réflexion. Il faut des tours pour être “moderne”. Or, la modernité n’est pas une valeur en soi, et la tour n’en est pas le gage. Il faut un habitat plutôt dense, objectif très bien atteint par le bâti parisien traditionnel. Une dizaine d’étages, une façade sur rue, une densité qui justifie des services publics de qualité, une offre de commerce de proximité, un maillage fin de transports publics, la fourniture de prestations collectives peu coûteuse, etc. Le surcoût pour les ascenseurs, l’eau, la sécurité des tours pour l’habitat est un gâchis. Pour ce qui est des entreprises, elles demandent de grands plateaux bien équipées, et les tours ne répondent pas mieux, et souvent moins bien, à ces exigences.

One Response

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  1. Red Frog said, on 2014/12/27 at 07:40

    Transport for London a 2 systemes de paiment:
    1- “pay as you go” (c’est a dire payer chaque voyage, avec different tarifs suivant les heures, et un forfait par jour si on voyage plusieurs fois dans la journee)
    et aussi
    2- des abonnements a la semaine, au mois et a l’annee..utilisant aussi la carte Oyster. Ces abonnements sont bon marche, par rapport au prix du forfait quotidien.


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